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[vie tibétaine] - Le Losar de Lobsang

MessagePosté: Lun 8 Fév 2016 12:49
de Namkhaï
*** Chapitre Premier : l'avant-veille ***

Lobsang se réveilla tôt ce matin-là. C'était, après tout, un jour des plus particuliers. Sous ses paupières encore fermées, il percevait le doux scintillement de la flamme de la lampe à beurre posée sur l'autel. Il l'avait allumée la veille, comme tous les soirs. Comme tous les soirs, il avait commencé par vider un par un les sept bols à offrandes alignés devant les représentations des Eveillés, tout en psalmodiant doucement des formules sacrées pour le bien-être de tous les êtres sensibles. Comme tous les soirs, avec un bâtonnet d'encens, il avait allumé la petite mèche de coton torsadé et la flamme de la lampe à beurre éclaira les faces des Bienheureux, qui semblèrent alors s'animer et prendre vie.

Il ouvrit doucement les yeux.

La faible lumière orangée filtrant à travers les nuages à l'horizon, indiquait que le soleil allait bientôt se lever, lui aussi. La lune, elle, s'était couchée depuis longtemps ; il ne lui restait que quelques heures avant son lever, et avec ce lever, le début d'une nouvelle année lunaire. Mais il était prêt pour le Losar. Depuis maintenant deux jours, il avait méticuleusement dépoussiéré, nettoyé de fond en comble, lustré, fait briller, lavé… La maison se devait d'être absolument impeccable en tous points : après tout, n'invite-t-on pas les divinités elles-mêmes dans sa maison, ainsi qu'amis et proches?
Il avait ensuite préparé toutes les offrandes, les avait disposées joliment et avec soin.

L'avant-veille, premier jour de préparation, il s'était levé de bonne heure, bien avant le soleil.
Comme tous les matins, une fois levé il avait commencé par moucher la mèche de la lampe à beurre entre son pouce et son index, puis avait pris un récipient et s'était rendu à la source qui coulait non loin de chez lui pour le remplir d'eau pure. Il avait ensuite remis les sept bols à offrande de l'autel à l'endroit, un par un et un par un, les avait remplis tout en disant des prières lors de chaque versement.
Alors qu'il remplissait le premier, il pensait : "puissent tous les êtres recevoir le divin Dharma. Puissent-ils s'emplir de bien-être et de félicité!".
Pour le second, "voici une pluie de diamants, de perles et de pierreries pour les Eveillés. Que la pauvreté soit définitivement éradiquée du monde".
Lors du troisième, il pensa : "Puissent tous les êtres devenir aussi purs que cette eau; puissent-ils se libérer de leurs passions et de leurs impuretés".
En versant l'eau pure dans le quatrième bol, il dit : "voici un nectar d'ambroisie aux parfums subtils et revigorants. Que les Eveillés, en le buvant, dissipent totalement du monde les souffrances de la faim et de la soif".
Pour le cinquième bol, "Que tous les êtres sensibles, aux quatre coins de l'Univers, s'engagent dans les pratiques aussi pures que cette eau. Puissent-ils ainsi cheminer sur la Voie et trouver la Libération".
Lors du remplissage du sixième bol, il pensa : "Coule cette eau telle une musique suave et délicate, jouée par un millier d'instruments, aux oreilles des Eveillés. Puissent-ils chanter prières et mantras aux oreilles de tous les êtres".
Pour le septième, il chanta : "Voici l'eau purificatrice de la Libération. Puissent tous les êtres en boire à satiété ; puissent les Eveillés continuellement la renouveler".

Il avait ensuite joint ses mains et prié avec ferveur pour le bien-être de tous, prié pour que soient entendues et exaucées ces requêtes. Il avait prié pour que dans cette journée, il soit un meilleur être humain que dans la précédente, et pour que tous soient heureux.
Il avait enfin nettoyé la lampe à beurre, torsadé un petit morceau de coton pour en faire une nouvelle mèche, mis du beurre à fondre doucement dans une casserole et en avait rempli la lampe, qu'il avait mise au repos pour la journée sur l'autel.

A présent, le nettoyage de sa maison pouvait commencer. Pièce après pièce, méticuleusement, consciencieusement, il avait rangé et nettoyé. Il avait épousseté les vieilles toiles d'araignées en veillant bien à ce que personne n'y habite plus ; il avait ouvert chaque placard, chaque tiroir afin de le nettoyer et de le ranger complètement. S'il trouvait quelqu'un dans un de ces tiroirs, fourmi ou araignée, il lui disait doucement des mantras pour la rassurer, la prenait délicatement dans sa main et allait la libérer dans la nature, en bas de chez lui.
Il passa toute la journée à nettoyer. Chaque livre, chaque objet, chaque étagère, la plus infime petite chose devait être rutilante. Chaque objet était une source d'inspiration et de pensée altruiste. Si il époussetait : "puissent tous les êtres se défaire de leurs impuretés!". Si il rangeait : "puissent tous les êtres trouver leur place et le bonheur en ce monde!".
Enfin, au coucher du soleil, sa maison était parfaitement propre.

Il se prépara un dîner de thenthuk : légumes émincés et pâtes maison en soupe, assaisonnée d'épices diverses et fortement relevée de piment rouge.

Sur l'autel, le beurre de la lampe s'était solidifié durant la journée. Il prit un bâtonnet d'encens, l'alluma et se servit de la flamme qui prit vie au bout pour allumer la lampe à beurre. "Puissent tous les êtres allumer la flamme du divin Dharma en leur cœur; puisse-t-elle briller indéfiniment et dissiper les ténèbres de l'ignorance", avait-il chanté.
Il avait ensuite vidé un par un les sept bols d'offrande, et était allé en verser l'eau sur des plantes.
Après quoi il se coucha enfin, priant pour qu'il soit encore meilleur demain qu'il ne le fut aujourd'hui.
Il s'endormit immédiatement, un sourire heureux aux lèvres.

Re: [vie tibétaine] - Le Losar de Lobsang

MessagePosté: Mar 9 Fév 2016 12:15
de Namkhaï
*** Chapitre Second : La veille ***

Au matin de la veille du Losar, après avoir mouché la lampe à beurre, préparé la future, rempli les bols à offrandes puis avalé un thé et des biscuits en guise de petit déjeuner, il sortit pour se rendre au temple.

Avant de pénétrer dans l'enceinte du bâtiment, il en fit le tour tout en égrenant son rosaire de grains et en murmurant des mantras. De nouveaux drapeaux de prières flottaient au vent un peu partout; leurs vives couleurs égayant encore plus la promenade, pourtant déjà bien animée par toutes les personnes qui s'y trouvaient malgré l'heure matinale et qui se saluaient, levant la main gauche au niveau de leur visage, paume tournée vers eux-mêmes et se disant force de "Tashi delek!". Tout au long de la promenade, des pierres mani aux mantras multicolores sculptés à même la roche étaient empilées. Certaines très anciennes aux couleurs un peu passées, d'autres manifestement tout juste terminées aux vives couleurs, tout ici respirait joie et bien-être, paix et sérénité.
Les feuilles des arbres s'agitaient doucement au souffle d'un vent faible, et les montagnes enneigées au loin, imposantes et majestueuses, conféraient à l'ensemble un caractère surréaliste sous le ciel orangé du soleil renaissant.

Une fois la circumambulation achevée, Lobsang se déchaussa à l'entrée du temple et alla se prosterner devant les Bouddhas et les Bodhisattvas qui peuplaient l'endroit.
L'intérieur du temple fourmillait déjà de monde qui se pressait pour admirer les sculptures éphémères de beurre aux multiples couleurs chatoyantes qui avaient été réalisées pour célébrer la nouvelle année. Entièrement faites de beurre coloré, certaines de plus d'un mètre de haut, les détails frappaient par leur réalisme, et la délicatesse de l'ensemble était stupéfiante.
Il y avait une sculpture du palais du Potala, une autre montrant les huit symboles auspicieux combinés, une autre encore montrait de multiples divinités paisibles…. De par leurs couleurs aussi vives que variées, et de par les détails et la minutie extraordinaires avec lesquels chaque sculpture avait été réalisée, on aurait dit des mandalas verticaux qui invitaient à la contemplation.
Les gens allaient de l'une à l'autre, émerveillés par tant de minutie, qui prenant des photos, qui se prosternant, qui touchant de leur front le socle des sculptures et y déposant une petite offrande d'argent. Et tous souriaient. Malgré l'incessant brouhaha et l'activité du lieu, pour Lobsang tout semblait arrêté sur un magique moment de béatitude.

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Il acheta de nouvelles écharpes de soie blanche ainsi que des drapeaux de prières, et alla demander au lama gardien de lui donner deux sculptures de beurre coloré. Ce type-ci était bien plus petit que les grandes qui étaient exposées à l'intérieur du temple : réalisées chacune sur une simple plaquette de bois d'une vingtaine de centimètres de haut, elles étaient néanmoins tout aussi magnifiques : le beurre, finement travaillé et coloré par des pigments, formait des fleurs aux multiples pétales dont les dégradés avaient de quoi donner le vertige tant ils étaient réalistes. Tiges et feuilles s'épanouissaient librement sur l'ensemble de la plaquette, et les multiples fleurs de couleurs différentes et chatoyantes ornaient le tout, avec en arrière-plan un ciel d'azur parsemé que quelques nuages nonchalants.

Après avoir remercié le lama, il emporta les deux petites sculptures chez lui. Il prit le récipient de bois aux deux cavités qui ne sert que durant les jours du Losar, et remplit la cavité de gauche par de la Tsampa, et celle de droite par des grains d'orge. Les tiges des plaquettes qui portent les sculptures furent ensuite insérées, l'une dans la cavité de la Tsampa et l'autre dans celle de l'orge.

Puis il alla acheter des chocolats, des bonbons et des biscuits fourrés, des fleurs, et de menus objets qui serviraient de décorations. Il acheta aussi de l'huile, du beurre et de la farine. Il disposa le tout soigneusement sur la table devant l'autel, puis il prit le beurre, la farine et un grand bol d'eau et s'installa en tailleur à même le sol.
Sur une planche de bois, il travailla beurre et farine afin d'en obtenir une pâte lisse et élastique.

Après avoir mis l'huile sur le feu, il façonna une effigie de scorpion en pâte et la plongea dans l'huile bouillante. Une fois bien doré, il plaça le biscuit de côté. Son rôle est de superviser toutes les préparations du Losar, et d'emporter avec lui toutes les négativités qui peuvent encore être présentes.
Avec la pâte, il façonna tout d'abord seize grandes et fines galettes rondes, et pour chacune il joignit deux points diamétralement opposés avant de les plonger, une par une, dans l'huile frémissante. Une fois bien dorées, il les empila sur la table en deux piles de huit et sur chacune de ces piles, ajouta bonbons et autres pâtisseries.
Il fit ensuite une multitude de futurs petits biscuits. Parfois entortillés, parfois plats, parfois retournés sur eux-mêmes, il les plongeait dans l'huile frémissante et les ressortait un peu plus tard, dorés et croustillants. La maison était à présent remplie d'odeurs alléchantes et il continuait de façonner des futurs petits biscuits aux formes variées, tantôt avec une pâte sucrée, tantôt avec une pâte salée.
Après avoir utilisé la totalité de son sac de farine et obtenu un grand nombre de biscuits, il en servit sur deux assiettes, l'une pour le sucré et l'autre pour le salé. Ce qu'il restait, il le mit dans un grand pot. Les Kapsi ainsi fabriqués seraient distribués des jours durant.

Il disposa ensuite le reste des chocolats et sucreries sur des assiettes qu'il plaça sur la table. Il soigna bien sa présentation : il s'agissait aussi d'une offrande aux divinités.

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Lobsang rangea ses ustensiles après les avoir nettoyés, et considéra la pièce dans son ensemble. Il trouva le tout vraiment joli et invitant. Les offrandes sur la table étaient bien disposées et attrayantes. De l'encens qui brûlait doucement sur l'autel, émanait une odeur subtile et délicate.

Le soleil couchant éclairait la pièce d'une belle lumière cuivrée.

Il remplaça alors toutes les écharpes de soie de la maison par les nouvelles, achetées au temple naguère : celles de l'autel, celles posées sur les tangkas accrochés au mur. Les anciennes écharpes furent nouées à intervalles régulier sur le fil des drapeaux de prières.
Il ressortit et grimpa dans un arbre, très haut, pour y nouer l'extrémité des drapeaux de prières tout en murmurant des mantras, redescendit et alla nouer l'autre extrémité au toit de sa maison.

Il alluma sa lampe à beurre, vida les sept bols et les retourna, récita prières et mantras, puis alla se coucher en formulant le vœu d'être encore meilleur demain qu'il ne le fut aujourd'hui. Paisible et serein, il s'endormit instantanément.

Re: [vie tibétaine] - Le Losar de Lobsang

MessagePosté: Mer 10 Fév 2016 11:05
de Namkhaï
*** Chapitre Troisième : Le Premier Jour ***

Lobsang regardait les lueurs vacillantes qu'émettait la lampe à beurre, à travers ses paupières encore closes. A en juger par la pénombre environnante, le soleil ne s'était pas encore levé, mais cela ne saurait tarder.

Il leva, fit ses rituels d'offrandes, et descendit chercher le petit tonneau de chang qu'il avait préparé une semaine avant. Cette boisson traditionnelle, faite d'orge et de millet fermenté, était peu alcoolisée et agréable à boire. Et comme c'était aujourd'hui le premier jour de Losar, il en servirait à tous ceux qui viendraient chez lui au cours de la journée. Ou plutôt de la soirée car durant la journée du premier jour, bien des gens restaient chez eux en famille et célébraient Losar ensemble. Lobsang, lui, vivait seul. Il pouvait donc se rendre chez qui l'inviterait, mais il se rendrait évidemment en premier lieu chez ses parents, son frère Tséring et sa sœur Dölma, qui tous habitaient non loin. Après quoi il les inviterait tous à venir, à leur tour, célébrer Losar chez lui.
Chez eux aussi il y aurait des Kapsi de pâte dorée, dans une maison toute propre et bien rangée. Chez eux aussi il y aurait du chang. Chez eux aussi il y aurait tsampa et orge dans un récipient de bois orné d'une sculpture en beurre ciselé. De ce récipient, il prendrait en arrivant une pincée de tsampa et l'enverrait en direction de l'autel en guise d'offrande. La toute première action en société de la nouvelle année lunaire, était déjà un acte pieux et de générosité.
Il jeta un œil au petit pot de terre dans lequel il avait mis des grains d'orge à germer, quelques jours auparavant. Les herbes étaient d'un beau vert tendre, et déjà hautes et bien élancées. L'année serait propice et faste. Déjà ses grands-parents, et leurs grands-parents avant eux, voyaient dans cette germination la promesse de bonnes récoltes.

Après s'être rendu chez ses parents pour le déjeuner, bientôt rejoints par Tséring et Dölma, après s'être mutuellement souhaité de nombreuses fois "Losar Tashi Delek", après avoir tous bien ri, partagé des anecdotes, des histoires, bu chang et thé salé, il les invita chez lui.
En arrivant, Lobsang commença par leur présenter, à chacun à tour de rôle, son récipient de bois. Ils y prirent une pincée de tsampa qu'ils envoyèrent en direction de l'autel, puis une pincée de grains d'orge qu'ils avalèrent. Il leur servit chang et biscuits, chocolats et kapsi. Pendant qu'ils riaient et conversaient, Lobsang et Dölma préparaient ensemble la soupe traditionnelle que l'on boit en famille le soir du premier jour de Losar. C'était, en définitive, une sorte de Thukpa : de longues nouilles baignant dans une soupe d'émincé de légumes aux multiples épices. A ceci près que cinq grosses boules de pâte y furent ajoutées -une pour chaque membre de la famille présent. Dans chaque boule était inséré un élément, qui donnerait à qui l'obtiendrait conseils ou mise en garde pour l'année qui débutait.

Dans l'une des boules, un cure-dents raccourci dont on a pris soin de couper les pointes. Symbolisant l'eau, celui qui l'obtiendrait saurait que son année serait propice à ses entreprises s'il fait acte de générosité envers ses semblables.

Dans une autre boulette de pâte, un morceau de coton. Celui-ci symbolise l'air et la pureté de cœur. Celui qui l'obtient se voit par là même conseillé de persévérer dans cette voie. Le coton peut également être annonciateur de réalisations spirituelles.

Dans la troisième, une pincée de piment rouge qui symbolise le feu. La personne qui obtient la boule le contenant doit faire très attention à ne pas céder à la colère durant l'année car cela pourrait détruire ses projets.

Dans la quatrième, un morceau de charbon symbolisant le vide. Qui obtient ce sombre signe sait qu'il faut qu'il change son comportement envers les autres, car il s'agit d'un avertissement survenu du fait qu'il fut trop égoïste envers eux lors de l'année passée.

Dans la dernière boulette de pâte, des grains d'orge symbolisant la terre. Qui l'obtient y voit le présage de bonnes récoltes.

Les cinq boulettes de pâte furent ensuite mélangées à même la marmite, et chacun reçut un bol. Le Tukpa était délicieux. Lobsang le savait : sa sœur; bien qu'un peu impulsive par moments, était d'une grande attention pour la cuisine et de fait, était une extraordinaire cuisinière. Vint alors le moment tant attendu : à qui écherait quoi.
Döndup, le père de Lobsang, mordit délicatement dans sa boule, l'ouvrit et y découvrit des grains d'orge. Tout joyeux, lui qui adore jardiner et entretenir son potager, promit de planter un rhododendron pour chaque membre de la famille. Il posa sa boulette à côté de son bol.
Nyima, son épouse, mordit à son tour sa boulette avec précaution. Et elle fit bien puisqu'elle y trouva, pour sa plus grande joie, le petit morceau de bois. Elle promit alors de redoubler de générosité, tant envers les êtres sensibles qu'envers les divinités dans les temples.
Tséring prit sa boulette fumante à son tour, la maintint un petit moment devant ses yeux plissés, comme si il pensait pouvoir la pénétrer du regard et savoir son contenu sans la mordre. Comme à l'évidence il en était absolument incapable, il mordit dedans franchement, s'arrêta un moment, interdit, puis subitement éclata de rire, les dents toutes noircies par le charbon. En voyant cela, tout le monde suivit et ce fut bientôt un véritable fou-rire qui secoua toute la maisonnée.
Dölma saisit sa boulette et y mordit doucement pour en trouver le centre tout rougi par le piment qu'elle avait contenu. Elle savait effectivement qu'elle était de nature susceptible et qu'elle s'emportait souvent. Elle fit donc vœu de se pacifier et se surveiller ses humeurs. Et sa première action dans ce sens fut d'aller embrasser chaque membre de la famille en s'excusant si elle avait été "une chipie impossible".
Lobsang enfin, saisit sa boule et y découvrit le coton. Lui, l'aîné des trois enfants, à présent l'homme pieux de la famille sous son habit rouge, se voyait donc encouragé à persévérer sur la voie du Dharma qu'il avait choisi depuis son plus jeune âge. Il joignit ses mains et, s'adressant aux Eveillés sur l'autel, dit "je continuerai dans toutes mes vies. Le monde et les êtres ont besoin d'amour et d'attention; bénissez-moi afin que j'en saisisse toute l'importance!"

On repensa à Tséring-aux-dents-noires et on rit à nouveau.

Le dîner achevé sur une bonne chope de chang et du fromage de dri, chacun prit ce qu'il restait de sa boulette et la passa sur ses jambes, ses bras, son torse et son visage. De la pointe des pieds jusqu'au bout des doigts, toutes les négativités accumulées dans l'année passée étaient alors totalement purifiées et on repartait sur de nouvelles bases.
Les boulettes furent toutes rassemblées sur un plateau, sur lequel trônait déjà le biscuit-scorpion ainsi qu'une figurine de sorcière réalisée avec le reste de la pâte. Cette figurine représente les démons et forces hostiles, tout ce qui est nuisible, les mauvaises pensées comme les mauvaises paroles. En leur faisant offrande de nourriture, on comble ces forces négatives qui du coup, "ne se nourriront plus sur nous car elles sont à présent rassasiées". Une bougie est allumée et fixée sur le plateau, que Tséring emporta et alla déposer à quelques minutes à pied de la maison, en bordure de forêt.
Le soleil s'étant couché, chaque membre de la famille reçut de nombreux biscuits kapsi ainsi que des chocolats et autres bonbons, puis chacun s'en retourna chez soi, heureux.

Lobsang alluma un bâton d'encens, profita de la petite flamme à son bout pour allumer sa lampe à beurre, puis vida un à un les bols et les retourna.
Il remercia en prière chacun des membres de sa famille pour leur générosité et leur compagnie, émit le souhait qu'ils vivent longtemps et heureux, puis alla se coucher.
Cette nuit-là, il rêva qu'il volait.

Re: [vie tibétaine] - Le Losar de Lobsang

MessagePosté: Jeu 11 Fév 2016 10:29
de Namkhaï
*** Chapitre 4 : Le Deuxième Jour ***

Comme tous les matins, Lobsang se réveilla tôt. Il médita quelques minutes, toujours allongé dans son lit sous son épaisse couverture de laine de yak. C'avait été vraiment un beau rêve… Il avait l'air si réel… Cela se passait dans une vallée où il n'y avait aucune végétation mais uniquement des roches ocres, et pourtant au milieu serpentait une petite rivière aux eaux turquoises.
Il y avait une sorte de mandala géant dans cette vallée, et aux quatre points cardinaux des lamas vêtus de costumes flamboyants et de masques terrifiants dansaient sur une musique envoûtante. Dans son rêve, Lobsang observait la scène du ciel où il évoluait librement, tel un oiseau. Les moindres détails lui étaient apparus : le cercle extérieur de montagnes d'acier, le cercle intérieur de bambou, le mont Mérou au centre et les quatre continents aux points cardinaux; les multiples éléments aux couleurs chatoyantes…
Oui, ça avait été vraiment un très bon rêve.

Il ouvrit les yeux. Après s'être levé, il fit ses offrandes et ses prosternations, prit un petit déjeuner de thé de de Kapsi puis sortit pour se rendre au temple, où un vaste programme était prévu pour la seconde journée du Losar.

Après en avoir fait le tour comme à l'accoutumée, il se mêla à la foule déjà fort nombreuse dans la cour intérieure que présidait une estrade avec un trône richement décoré.
Aux premiers rangs devant l'estrade, tous les membres de la Sangha, moines et nonnes, étaient assis en tailleur et murmuraient des mantras. Il s'en élevait dans l'air un impressionnant bourdonnement tant ils étaient nombreux. Le trône sur lequel s'assiérait plus tard le Yeshi-Norbu semblait irradier l'espace de lumières irisées. Derrière lui, de riches et nombreuses peintures murales représentaient divinités paisibles et courroucées.
La foule de Tibétains présents, hommes femmes et enfants de tous âges, tous dans leur nouveaux et plus beaux habits, était colossale. Ils étaient tous assis de part et d'autre de l'allée centrale qui menait au trône or et rubis; qui souriant, qui échangeant des propos, qui récitant des mantras en égrenant leurs rosaires de grains, et tous attendaient avec ferveur la venue de Gyelwa Rinpoche, le Yeshi-Norbu que l'on appelle communément "Dalaï-Lama".

Soudain, les lamas assis sur l'estrade à gauche et à droite du trône s'activèrent. Tintèrent les cymbales et sonnèrent les trompes, résonnèrent les tambours. D'une seule masse, d'un seul et même mouvement, tous se levèrent et joignirent leurs mains devant leurs visages qu'illuminait un sourire radieux. Inclinés en un salut respectueux, les yeux pleins de ferveur, tous rendaient hommage à celui qu'ils considèrent comme l'émanation terrestre du Bodhisattva de la Compassion, Chénrézig.

Gyelwa Rinpoche passa lentement, saluant de sa main gauche les membres de la foule, un sourire plein de bienveillance éclairant son visage. Il s'arrêta subitement à mi-chemin et avec lui s'immobilisa son escorte de moines et de gardes du corps. Il semblait avoir perçu quelque chose dans la foule, du côté gauche de l'allée. Il se dirigea d'un pas assuré vers l'imposante barrière humaine qui s'écarta immédiatement à reculons devant lui, les mains toujours jointes et le sourire plus radieux que jamais, si honorée qu'il ne passât qu'à quelques centimètres seulement. Assis au beau milieu de cette foule et totalement invisible depuis l'allée tant les personnes debout autour de lui étaient nombreuses, un vieil homme que ses rhumatismes empêchaient de se lever sanglotait doucement. Il était triste et désemparé de ne pas pouvoir s'être levé, comme tous les autres autour de lui, pour rendre hommage au Yeshi-Norbu, le Joyau de Sagesse. Ce dernier, fendant la foule, rejoint le vieillard dont les yeux s'inondèrent instantanément de larmes. Il tenta vaille que vaille de se lever, y parvint presque mais, avec une douceur extraordinaire, les yeux pleins de compassion, le Dalaï-Lama se pencha sur lui, plaça deux doigts sur ses tempes et lui toucha le front avec le sien. Il lui dit doucement : "Ne t'inquiète pas. Le corps est éphémère mais l'esprit est infini".
Il se releva, salua au passage les personnes alentour, et s'en retourna sur l'allée où le cortège reprit sa marche vers l'estrade. Le vieil homme restait assis, la foule à présent refermée sur lui. Il ne pleurait plus. Au contraire, un sourire épanoui éclairait à présent son visage ridé, et la joie et la confiance qui l'habitaient désormais perdureraient jusqu'à sa mort.

Gyelwa Rinpoche s'assit sur le trône et avec lui se rassirent toutes les personnes présentes. Il entama la récitation d'une prière et celle-ci achevée, entama un long discours pour la nouvelle année. Celui-ci terminé, les instruments reprirent leur musique enivrante.
Douze lamas, vêtus de costumes flamboyants et de masques terrifiants, se mirent à effectuer une danse frénétique au centre de la cour intérieure du temple. Ils sautaient sur un pied puis sur l'autre, virevoltaient, étendaient leurs bras que couvraient de longues manches évasées aux multiples couleurs chatoyantes et tournaient, sautaient, dansaient une danse captivante en parfaite synchronicité avec les instruments de musique. D'abord assez lente, puis un peu plus rapide, et de plus en plus rapide, son rythme s'accélérait petit à petit jusqu'à atteindre son paroxysme, pour ensuite ralentir et revenir à la lenteur du début.
La danse sembla durer des heures tant elle était captivante.
Après quoi un yogi, semblant surgir de nulle part, fit son entrée sur la place, torse nu et armé de deux sabres recourbés qu'il fit tournoyer au-dessus de sa tête comme si les deux épées étaient jointes à leurs pommeaux. Subitement, il se mit à courir, et plongea tête et bras en avant, les épées pointées vers son torse qui s'arc-bouta sur leurs pointes, manifestement incapables de le transpercer malgré le fait que ses pieds avaient quitté le sol et que tout la masse de son corps était violemment propulsée dessus. Il réitéra cet exploit ahurissant de nombreuses fois, toujours sur cette musique semblant surgir des tréfonds de l'Univers, sous les yeux ébahis d'une foule dont les yeux exorbités s'étaient emplis de crainte révérencielle à l'égard du yogi.
Puis, subitement, tel qu'il était apparu, le yogi courut vers la foule et disparut dans un nuage de fumée blanche, sous des tonnerres d'applaudissements.
S'alignèrent ensuite une troupe d'hommes et de femmes en tenue traditionnelle qui, faisant face à l'estrade, entama chants et danses au son de guitares tibétaines et de flûtes. En dansant, les bottes des hommes martelaient le sol et donnaient ainsi le rythme, tandis que les femmes chantaient de leur plus belle voix des chansons qui décrivaient avec passion leur pays perdu et les merveilles qu'on y pouvait encore trouver. Les voix semblaient atteindre le ciel radieux au-dessus d'eux et les montagnes elles-mêmes semblaient écouter et ne pas en perdre une note.

Après encore de nombreuses heures de danses, de musique et de chants, après quelques discours de personnalités diverses venues parfois de loin pour l'occasion, Gyelwa Rinpoche joignit ses mains et entama la récitation d'une suite de prières. Puis il se leva, avec une étonnante agilité pour quelqu'un de son âge. Immédiatement imité par la foule, quoiqu'avec moins de brio pour certains, tous joignirent leurs mains et s'inclinèrent. Le cortège emprunta le chemin par lequel il était venu, pour finalement disparaître derrière les lourdes portes de bois qui barraient l'entrée de la résidence du Yeshi-Norbu.
Les gens peu à peu s'éclipsèrent, qui retournant au temple pour rendre un dernier hommage, qui rentrant chez soi les yeux encore émerveillés par cette magnifique journée.
Le soleil était bas à l'ouest et sa lumière cuivrée baignait temple et montagnes, semblant embraser le ciel tout autour.

Lobsang rentra chez lui, vida un à un ses sept bols avant de les retourner, puis alluma sa lampe à beurre. Tout était calme, à présent. Paisible. Serein.
Il s'allongea en repensant à cette journée de fêtes. Il était vraiment heureux d'avoir pu y assister. Il finit par s'endormir, une étrange musique de trompes, des cymbales et de tambours dans ses oreilles, et un sourire radieux aux lèvres.

Re: [vie tibétaine] - Le Losar de Lobsang

MessagePosté: Ven 12 Fév 2016 13:09
de Namkhaï
*** Chapitre 5 : le Troisième Jour ***

Ce matin-là, il dormit un peu plus que d'habitude. Lorsqu'il se réveilla, le soleil éclairait déjà la petite pièce de ses rayons rasants et dorés, illuminant les statues de l'autel qui semblaient pour le coup irradier de lumières.
Après s'être levé, il commença par moucher la lampe à beurre puis à remplir ses bols d'offrandes avant de prendre son petit-déjeuner. Aujourd'hui était le troisième jour de Losar et durant cette journée, tout le monde s'invitait cordialement chez tout le monde. Il regarda les offrandes qu'il avait préparées et arrangées la veille du premier jour de Losar : elles étaient toujours aussi alléchantes et les biscuits qu'il prit lors de son petit-déjeuner étaient toujours aussi bons et croustillants. Il lui restait de tout en quantité ; il pourrait donc donner bonbons, biscuits kapsi et chocolats autant qu'il le voudrait. Cela le fit sourire et, heureux, il sortit pour se rendre au marché du village.
L'endroit était bien animé ; nombreuses étaient les personnes vaquant à leurs occupations, qui achetant fruits et légumes, qui se souhaitant force de "Losar Tashi Delek!", qui conversant avec une connaissance rencontrée au hasard des petites ruelles que formaient les échoppes juxtaposées.

Le marché était composé d'échoppes faites pour certaines de simples tables posées sur des tréteaux et couvertes de nappes multicolores. D'autres, assis sur des cagettes, vendaient leurs marchandises étalées sur une nappe posée à même le sol de terre. Il y avait un brouhaha constant de gens allant de l'une à l'autre, débattant le prix de telle ou telle denrée, se saluant, s'invitant à passer plus tard chez les uns et chez les autres. Lobsang aimait bien cette agitation sereine. Loin d'être stressante et oppressante comme celle des grandes villes, elle s'en distinguait par l'harmonie qui s'en dégageait. Les gens souriaient, semblaient heureux et curieux à la fois. Ils étaient attentifs à ce et à ceux qui les entouraient, parlaient posément et sans jamais élever la voix. Et les menues emplettes se faisaient ainsi, dans une sorte d'agitation sereine.

Lobsang acheta concombres et radis, salades et courgettes à un étal de légumes. A un autre, il ajouta à sa besace des carottes, des tomates et des poivrons, ainsi que quelques oignons. Ces achats prirent en réalité beaucoup de temps car il rencontrait, ce faisant, bien des connaissances et tous prenaient le temps de discuter, de s'assurer que chacun allait bien, demandant aussi des nouvelles de la famille. Le vendeur, pendant ce temps, servait simplement une autre personne. Le concept d'attendre en file que l'on soit servi à tour de rôle, n'existait pour ainsi dire pas du tout.
Il achetait un peu plus que ce dont il avait besoin. Après avoir fini les achats, ces surplus seraient ensuite distribués aux plus nécessiteux.
Lorsqu'il passa devant un étal à épices, les odeurs qui s'en dégageaient lui mirent l'eau à la bouche. C'était, de plus, joliment présenté : dans des bols en argent, le commerçant avait façonné la poudre des épices en cônes, et la vingtaine de bols ainsi remplis de toutes les couleurs étaient soigneusement alignés en lignes et en rangées.
Un autre étal montrait des objets d'artisanat, un autre encore vendait colliers et pierreries. Et partout, des gens s'arrêtaient pour discuter un peu puis reprenaient leurs achats.
Bien que relativement petit, le marché était un concentré d'activités, de couleurs, de sons et d'odeurs que Lobsang avait toujours apprécié.

Il se dirigea vers le centre du village pour distribuer carottes, tomates, riz et concombres, ne gardant pour lui que les vivres nécessaires pour la semaine. Ce faisant il vit également beaucoup de personnes occupées à faire exactement la même chose ; ils avaient tous conscience que l'entraide était essentielle pour la vie en harmonie. Ils espéraient aussi que, si dans leur prochaine vie les rôles étaient changés, quelqu'un serait également généreux envers eux.

Lobsang se rendit chez beaucoup de monde ce jour-là. Il fit des offrandes de tsampa, on lui demandait de bénir les demeures pour la nouvelle année, de dire des prières pour les membres de la famille, de prodiguer conseils et enseignements. Il faisait tout cela avec bon cœur. En retour les gens lui offraient des briques de beurre ou des petits sacs de riz, qu'il allait ensuite redistribuer aux nécessiteux ou dans les temples en guide d'offrande à la communauté des moines.

Après être retourné chez lui avec quelques amis, après avoir discuté et ri, partagé thé et biscuits, il se rendit au temple. C'était déjà la fin de l'après-midi et il y trouva les moines en pleine activité de débat de rhétorique.
Chaque binôme était formé d'un moine assis que questionnait l'autre moine, debout. Si Lobsang n'avait pas lui-même bien connu cette pratique, pour y avoir souvent pris part, il aurait pu penser que le moine debout réprimandait fortement le moine assis. Ce dernier, calme et impassible, écoutait néanmoins avec attention de que vociférait l'autre, debout et gesticulant, claquant bruyamment dans ses mains à la suite d'une question.
Le but était de s'entraîner mutuellement à l'art de la rhétorique, tout en fixant les enseignements du Bouddha profondément dans l'esprit des moines qui s'adonnaient à cette pratique. En effet ceux-ci ne pouvant répondre qu'en citant les enseignements, ils étaient obligés de faire autant un effort de mémoire, que de logique et de vivacité d'esprit.
Lobsang s'assit un moment non loin d'un binôme pour écouter.
- "Es-tu une personne?", demanda le moine debout, pointant un doigt accusateur vers le moine assis en face de lui.
- "Oui, je suis une personne", répondit calmement ce dernier.
- "Et quelle preuve en as-tu? Montre-moi qu'il ne s'agit pas là que d'une fabrication mentale", vociféra le premier, en gesticulant et en claquant bruyamment dans ses mains.

Le moine assis semblait pris au dépourvu. Il essayait vaille que vaille de mettre de l'ordre dans ses pensées, mais déjà l'autre s'excitait d'avantage, gesticulant de plus belle et marquant chacune de ses phrases par une claque sonore.

- "La notion du moi et du non-moi n'est qu'une élucubration mentale", dit-il. Clac! "Tu ne saurais exister sans les autres; des perceptions de ce qui t'entoure, dépend ta soi-disant personne!" Clac! "Ta notion de personne ne provient donc que de tes perceptions, lesquelles sont créées uniquement par ton esprit", ajouta-t-il en re-claquant ses mains.

Et il en allait ainsi pour tous les binômes dans la cour du temple, qui résonnait du bruit des souliers martelant le sol, et des claques, et des vociférations des moines.
Lobsang se leva et alla faire une circumambulation autour du temple avant de pénétrer dans ce dernier pour rendre hommage aux divinités qui y habitaient.
Sur le chemin du retour, il s'arrêta quelques moments pour contempler les effets du soleil couchant sur les monts enneigés au loin. Le spectacle était majestueux. La lumière dorée se reflétait sur la blancheur immaculée et accentuait le contraste des zones sombres et des zones plus claires.
Il vit un aigle, tournoyant au-dessus d'un pic qui avait réussi à accrocher quelques nuages, et l'aigle montait, montait toujours plus haut en cercles, planant de ses ailes gigantesques, à l'affût de quelque proie qui ferait son repas du soir. Lobsang joignit ses mains et pria pour la proie comme pour le prédateur.

Puis il rentra chez lui, alluma la lampe à beurre sur l'autel et vida les bols d'offrandes, avant de les retourner.
A l'ouest, un faible halo rougeâtre indiquait l'endroit où l'astre tant aimé avait disparu. "Merci d'avoir éclairé cette journée! Puisses-tu revenir demain!", implora-t-il.

Il mit un wok sur le feu et tandis que l'huile qu'il y avait versé chauffait, coupa quelques oignons qu'il versa ensuite dans le récipient. Il saupoudra généreusement de curry, de paprika et d'autres épices et ajouta de la sauce soja avant de mélanger. Puis il coupa une tomate en petits dés, qu'il ajouta à la préparation. Fines lamelles de carottes et de poivrons rejoignirent bientôt le wok, qui grésillait et emplissait à présent la pièce d'odeurs alléchantes. Il ajouta un peu de chou, puis plein verre d'eau, et baissa le feu.
Il prit de la farine, y versa un peu d'eau et travailla la pâte jusqu'à l'obtention d'un pâton homogène. Il en préleva une boulette qu'il roula entre ses mains jusqu'à ce qu'elle forma un gros et long cylindre qu'il aplatit ensuite, d'un bout à l'autre, petit à petit entre ses doigts. Quand il eut réalisé ainsi quatre longues et étroites bandes de pâte, il en arracha petit bout par petit bout, qu'il jetait au fur et à mesure dans le wok frémissant. Il y ajouta encore un verre d'eau, goûta. La soupe étant encore un peu épaisse selon lui, il la dilua encore. Après quelques minutes de cuisson, le Thenthuk était prêt.
Il en mit de côté une petite quantité, qu'il alla déposer non loin de chez lui, en offrande aux esprits et aux petits animaux et insectes qui peuplaient les lieux. Il dîna puis, après encore quelques prières, alla s'allonger dans son lit.

Losar cette année avait été vraiment très agréable. Il repensa à toute la préparation, le nettoyage de la maison avant de façonner biscuits et friandises; le temple avec toutes ses décorations, sa famille (il rit intérieurement en repensant à son frère Tséring et à ses dents noircies par le charbon qu'il avait croqué malencontreusement). Il repensa aux fêtes dans le temple, à Yeshi Norbu et au petit vieux qu'il avait perçu et dont il avait allégé les souffrances d'une simple parole; au yogi dont la peau semblait de diamant et impénétrable même par des pointes acérées.
Il entendait encore la musique, les chants des femmes et les bottes des hommes, le soleil sur des montagnes que survolait un aigle, avant de les survoler à son tour dans son sommeil, avec en fond une musique étrange semblant sortir des tréfonds même de l'Univers.